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Noé Filoz  Cambodge et Siam, voyage et séjour aux ruines des monuments kmers: notes du capitaine A. Filoz  Gedalge Jeune, 1889                 __________________________________________________________________________________________________________________________________________

Chronique

On a évoqué, dans une chronique précédente, la mission d’exploration des monuments khmers effectuée en 1873 par Louis Delaporte. Celui-ci s’était adjoint le concours d’un jeune officier (le Cambodge des débuts de la colonisation est affaire de militaires, même dans le domaine de l’art), dessinateur et mouleur de talent. C’est-à-dire que Noé Filoz est chargé de prendre les empreintes sur ciment des plus beaux bas-reliefs d’Angkor-Wat et de plusieurs autres monuments de l’ancien Cambodge, qui figureront ensuite dans une galerie du musée indochinois du Trocadéro. Le jeune artiste se prend de passion pour le pays et reviendra pour une deuxième mission. Mais les notes qu’il publie en 1889 puis 1896 sont relatives à son premier voyage de neuf mois. Elles sont d’une grande fraîcheur, souvent naïves, et inaugurent une série florissante de « récits de voyage » de touristes bien postérieurs. Parti en bateau de Toulon en mars 1873, Filoz arrive quarante-deux jours après à Saïgon, qui est alors « une ville toute nouvelle, sortie de terre en dix ans » (Hô Chi Minh-Ville a près de quatre millions d’habitants en 2004 !). Nous découvrons la Cochinchine par ses yeux étonnés : « Les routes sont remplacées par des cours d’eau sur lesquels on circule facilement en bateau.[…] Les maisons […] n’ont ni cheminées, ni vitres. Les lézards se promènent sur le sol et sur les murs en parfaite tranquillité. […] Les oranges, quoique mûres, restent toujours vertes. On ne trouve ici aucun fruit de France […] Le bœuf, plus petit et plus intelligent qu’en Europe, porte une bosse à la naissance du cou […] Le caïman se traîne dans la vase ; le singe se pend aux arbres ; le python […] rampe dans les herbes. […] Le climat de la Cochinchine est un des plus meurtriers du monde entier. Il suffit, à certaines heures, d’avoir la nuque découverte pour tomber foudroyé […] Malgré le soleil, tout se rouille, tout se couvre de moisissure, tout pourrit. » Filoz se dirige vers Phnom Penh, qui n’est alors qu’une ville de « cent mille âmes », où il est accueilli par Jean Moura, « le chef du protectorat français ». Celui-ci se résume d’ailleurs à 23 personnes : « Voilà un protectorat qui ne nous ruine certainement pas ». Il gagne ensuite Angkor, où l’attend « un homme blond, de taille moyenne, vêtu d’une blouse grise, la barbe inculte, le visage bruni et fatigué […] : c’est M. Delaporte. », et entreprend son travail. Mais, dit-il, « nous sommes entourés de bonzes qui semblent mal disposés à notre égard. » Leur chef « se plaint […] de la mission Delaporte, qui a enlevé des idoles et pillé le pays ». Ces quelques mots en disent plus qu’un long traité sur le soi-disant consensus colonial : on sait que Delaporte a expédié en France plus d’une centaine de sculptures qui font maintenant la richesse du Musée Guimet, à Paris. Filoz poursuit sa mission dans les provinces inondées de la saison des pluies, au prix d’efforts inouïs, et cela nous vaut de belles descriptions, qu’on laissera au lecteur le soin de découvrir. Quand il revient à Saïgon, le jeune officier intrépide est menacé par le colonel de la garnison : « …parce que j’ai laissé poussé ma barbe ! ». Il n’en recevra pas moins la proposition de repartir une nouvelle fois en mission. On n’a pas affaire ici à un livre scientifique, touffu et encyclopédique comme ceux de Delaporte et de Moura, dont il est plutôt le portrait « en creux », mais le plaisir qu’on a à le lire vient de la spontanéité des impressions d’un (certainement) tout jeune homme qui découvre une contrée mystérieuse et se prend, et nous avec lui, au jeu de l’aventure.

 

 

Jean-Jacques Donard

 

 

 

 

 

 

 

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