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Charles Meyer Derrière le sourire khmer Plon, 1971 __________________________________________________________________________________________________________________________________________
Chronique
Charles Meyer, qui a passé 25 ans en Indochine (il a d’ailleurs écrit un ouvrage intitulé Les Français en Indochine 1860-1910 publié chez Hachette), dont 15 au Cambodge (à partir de 1946), étudie dans ce livre l’évolution de ce pays de origines à 1970 (l’accent étant mis sur la période post-coloniale, à partir de 1953). C’est un livre daté, bien sûr, mais qui, écrit à chaud et bien renseigné, décrit de manière particulièrement détaillée la carrière du prince Norodom Sihanouk jusqu’aux événements liés au coup d’Etat de mars 1970 du maréchal Lon Nol qui renversa le prince et instaura la république khmère. L’auteur est un connaisseur intime des rouages de l’Etat et du gouvernement cambodgiens de l’époque, dont il a été un des conseillers. Mais au-delà des circonstances historiques dans lesquelles ce livre a été écrit, l’ouvrage est intéressant pour ces observations sur le passage du protectorat français à l’indépendance, « un exemple de décolonisation réussie », écrit-il, sur les débuts du prince Sihanouk et sa pratique du pouvoir, sur l’analyse des héritages culturels qui composent le Cambodge d’aujourd’hui (l’hindouisme, le bouddhisme, le régime colonial). Il se livre aussi de manière ironique à décrypter en lui conférant une dimension sociologique ce fameux « sourire khmer » des statues d’Angkor, qui donne son titre au livre. Il voit derrière celui-ci à la fois la sagesse d’un pays millénaire et « le masque de la politesse derrière lequel on s’observe, on se congratule ou on se bat ». Il décrit aussi le phénomène naissant de la corruption et cite J. Cheverny: « Au Cambodge, la corruption présente le trait particulier d’être démocratique: elle s’étend du planton au chef de service. On finit par payer pour obtenir seulement son droit ». Ce genre de remarque donne le ton de l’ouvrage: incisif, sans complaisance, et même quelquefois féroce, mais toujours prenant du recul par rapport aux événements. On imagine que ce livre lui valut de solides inimitiés, dont celle du roi. La question terrible qu’il pose à la fin de son livre, au moment où le Cambodge s’engage dans la guerre du Vietnam, est prémonitoire: « le Cambodge survivra-t-il ? ». Cette question se pose à toutes les étapes du Cambodge post-angkorien, mais, au seuil du chaos des années 1975-1978 et du massacre d’un cinquième de la population, elle résonne lugubrement pour le pays.
Jean-Jacques Donard
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