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Clotilde Chivas-Baron  Folie exotique (En brousse Sedang)  E. Flammarion, 1924 ____________________________________________________________________________________________________________

Chronique

Luc de Quivières n'est pas beau. Il a un grand nez busqué, des cheveux ridiculement roux, une large balafre qui lui sabre la joue droite. Il aime une amie de sa sœur, Régine, d'un amour d'autant plus timide qu'il est plus profond et auquel celle-ci ne répond que par une pitié mitigée de moquerie. Las de la vie, il veut fuir, le monde, et pour rompre toute attache avec la civilisation, choisit pour s'y réfugier une contrée d'Indochine, le pays Moï, dont les habitants ont conservé une indépendance farouche et où, seuls parmi les blancs, quelques missionnaires ont pu pénétrer. Pourtant, c'est là, au milieu de la tribu la plus hostile aux Européens, les Sedang, qu'il réussit à s'introduire et à planter sa tente. Il gagne petit à petit la confiance de ces êtres étranges, aux mœurs bizarres. Ces mœurs, il les adopte ainsi que leurs vêtements: il devient semblable à eux. Un jour, il a la bonne fortune de sauver de la mort le fils du grand chef qui, par reconnaissance, lui donne sa fille Biâ en mariage. Biâ est jolie, humble, docile, naïvement voluptueuse, elle lui donne un fils, puis une fille. Il l'aime, il trouve le bonheur complet dans ce pays où la nature est d'une beauté incomparable et dont les habitants sont devenus ses amis, et il y finirait ses jours en paix si quelques Européens, parmi lesquels se trouve le fils de celle qui l'a repoussé et s'est mariée depuis longtemps, n'y entreprenaient une expédition. Une altercation s'élève entre un des porteurs et les indigènes. Rixe, puis bataille rangée; Luc de Quivières est blessé à mort. Tel est, au résumé, cette histoire coloniale curieuse et vivante. Mais une si brève analyse est une trahison. Ce roman vaut surtout par l'atmosphère, par le mystère profond - mystère des âmes et de la nature - qui émane de la contrée inconnue où il se déroule et que l'auteur a su évoquer avec beaucoup d'art. Il l'a fait avec cet amour passionné de la brousse où se laissent prendre les vieux coloniaux, ceux qui ont reçu, comme Luc de Quivières, ce qu'on nomme là-bas le "coup de bambou", et qui finissent, par être plus attachés à ce sol lointain, plus étrangers encore à notre civilisation que les indigènes eux-mêmes. II faut se hâter de lire ce livre, dernière peinture exacte autant qu'émouvante d'un monde qui disparaît petit à petit. Car voici que des avions survolent le pays Moï et qu'on y dresse des pylônes pour la télégraphie sans fil !


Le Figaro. Supplément littéraire du dimanche, n° 262, 12 avril 1924

 

 

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