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Jeanne Leuba L'Aile de feu Plon-Nourrit, 1920 ____________________________________________________________________________________________________________
Chroniques
Le délicat poète de la Tristesse du soleil était visiblement attiré par l'étude si pathétique des destinées féminines dans notre société inquiète et compliquée. A son premier roman, L'Ombre nuptiale, où se posait un angoissant problème, vient de s'ajouter une œuvre originale qui est le simple journal d'une jeune femme amenée, par une évolution morale que semblent dominer l'influence déterminante du milieu, des mensonges sociaux trop docilement subis, la complicité aussi d'un climat de feu, à chercher le bonheur en dehors des règles communes, à la faveur d'un mystère nécessaire. Mariée sans amour, l'héroïne de cette mélancolique aventure se trouve tout à coup transplantée dans une résidence d'Annam, au milieu d'une population indolente, aux moeurs faciles, dans la féerie perpétuelle d'un paysage luxuriant, seule avec l'homme un peu vulgaire dont elle porte le nom, et son associé, une sorte de prince de légende, en qui elle a reconnu tout de suite un secret qui hantait ses rêves indistincts. Le drame naît, dissimulé comme le serpent sous les fleurs. Jour par jour, grâce à des confidences poignantes, pieusement égrenées ainsi qu'un rosaire, nous suivons les progrès de cette passion qui s'ignore d'abord, puis éclate à la suite d'un incident de la vie coloniale, règne en dominatrice, se dissout enfin dans l'oubli mortel qui est au fond de tout.
La Nouvelle Revue, 15 novembre 1921
L'Aile de feu, par Mme Jeanne Leuba, est un roman d'Annam. Il est malsain comme les marécages de ce pays. La femme d'un colon y raconte au jour le jour son départ, la traversée avec Jean d'Abreuil, l'associé de son mari, son amour naissant, bientôt passionné et total, pour ce bellâtre, élégant et froid, qui lui accorde, dans ses distractions coloniales, une place qu'elle partage avec plusieurs autres. Puis le mari meurt et l'amant revient en France ; la femme reste seule et navrée. L'anecdote est banale. La faute est non seulement excusée, mais considérée comme toute naturelle. Les hommes, dit l'héroïne, ne sont pas des moines ; conçoit-on une colonie où l'Européen négligerait les occasions de débauche ? Insinuées, parfois assez clairement, et sous-jacentes partout, ces idées donnent au roman une allure amorale et déprimante. L'ensemble est d'autant plus périlleux pour le lecteur impressionnable, que l'art est réel et la description pénétrante. Sans offrir d'intérêt dramatique, l'ouvrage vaut par la connaissance du milieu et le soin du style. Mais ses qualités littéraires ne sont pas une excuse, et le fendent même plus délétère. Talent oblige. Mieux un écrivain connaît son art et s'empare de son public, plus nous devons signaler le périlleux usage qu'il fait de sa puissance.
Romans-revue, guide des lectures, n°4, 15 avril 1921
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