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Pierre Mille  L'Illustre Partonneau  Albin Michel, 1924 ________________________________________________________________________________________________________

Chronique

L'Illustre Partonneau n'est pas un livre suivi, mais une succession de tableaux et d'anecdotes, cueillis dans les souvenirs inépuisables de Pierre Mille, vieille pratique coloniale, et d'où sort, s'éclaire, se modèle peu à peu une figure pleine de relief et de mordant. Il s'agit d'un administrateur colonial sec, solide, tanné par le soleil et la mer, encore vivant et allant, sous les légions qui manœuvrent à son intérieur, depuis le microbe jusqu'au cafard, et par lequel nous touchons vraiment quelque chose des forces pittoresques, en action pour nous faire et nous garder, tant bien que mal, des colonies. On pourrait mettre aux chapitres bien des sous-titres Partonneau et l'indigène, Partonneau et ses chefs, Partonneau et les femmes. Inutile de dire que ce dernier chapitre est le mieux fourni. (Il y avait déjà un Barnavaux et les femmes.) Il est amusant, trop amusant. C'est celui qui me donne le mieux le sens de l'art, et le moins, peut-être, celui de la réalité. Il m'évoque, plutôt que le colonial tel qu'il est, le colonial tel qu'il devrait être, d'abord pour être logique avec lui-même, et ensuite pour que cette logique, tournée en mécanisme, en raideur et en automatisme, nous amusât. Le procédé des Transatlantiques d'Abel Hermant, le comique du boucher qui dit au médecin: « Je me suis froissé un nerf entre ta côte première et le gigot. » Ainsi Partonneau voit Paris avec des yeux habitués à son district et les Parisiennes sous figure de vahinés, de moukères ou de congaï. Je force d'ailleurs ma note de critique à peu près comme Pierre Mille force sa note de romancier, – ou, pour nous embarquer dans la folie des grandeurs, comme Molière a forcé les notes qui devaient lui fournir du comique. Un art exige qu'on force des notes, un autre art demande qu'on les force en sens contraire, un dernier art veut qu'on mesure et qu'on soupèse du dehors l'opération vivante qui les force. Il faut de tout pour faire un monde. La note du dernier chapitre, Partonneau en retraite, la solitude dans une carle coloniale qu'il a tracée sur le sol, et où il passe ses journées à suivre dans les Tablettes des Deux-Charentes, le mouvement du personnel, cela aussi c'est sans doute de la note forcée et de la charge. Et ce n'en est que meilleur. La charge est conduite, mise au point, avec un art ingénieux, une préparation de détail, qui la rendent vraisemblable, et permettraient à M. Bourget de donner a Pierre Mille une note élevée de crédibilité. C'est dans ces notes élevées que se maintient d'ailleurs notre jugement d'ensemble sur l'Illustre Partonneau.



Albert Thibaudet, in L'Europe nouvelle, n° 343, 13 septembre 1924

 

 

 

 

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