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Albert de Pouvourville  La Greffe  E. Figuière, 1922  (2 vol.)_________________________________________________________________________________________________________________________________________

Chronique

La Greffe est l'aventure tout intellectuelle d'un Occidental qui vient demander à la vie simple d'Asie un fond de certitudes que l'Europe lui a refusé. Le duc d'Ansel avait cru naguère tirer du pays normand des raisons suffisantes à sou besoin d'action : renouer des traditions, devenir le chef de paysans égoïstes éparpillés dans les guérillas sans fin de leurs mesquins intérêts. Ce rêve plus généreux que raisonnable avait été détruit par un suffrage décevant. L'inspecteur Baly, vieil Indochinois habitué des hautes brousses de la Rivière Noire, s'était trouvé par hasard le consolateur de cette déception, en faisant miroiter devant le jeune homme les lointaines surprises de cette terre d'Asie dont il gardait le mystère. Voilà comment l'inspecteur Baly avait conduit jusqu'au Tonkin un jeune aristocrate désoeuvré à qui l'air d'Occident ne convenait plus. Entre Sontay et la Rivière Noire, au seuil de cette brousse inextricable peuplée de petits fauves, Baly fait établir la maison d'Ansel, un logis qui ne différait guère de ce très simple modèle auquel tant par obligation des Rites que par sens de la tradition tout Jaune se conforme. Et voici la vie simple d'Ansel calquée sur le rythme paisible de la terre, balancée doucement entre les retours des moissons et la froide sagesse de l'Asie le pénètre. Mais l'heure est venue de quitter les paisibles rizières du Delta pour monter vers la brousse, connaître une tout autre face de la terre annamite : c'est la brousse inhospitalière que coupent de loin en loin des sentiers étroits à peine tracés. C'est la haute vallée de la Rivière Noire qu'Ansel remonte avec Baly et ses miliciens. Ils vont vers Suyut à l'entrée des Châus de l'ouest qui constituent le fief de Louis-Gabriel, le roi de la Rivière Noire, Louis-Gabriel, le pirate blanc, qui, à son tour, dévalise les pirates jaunes, s'est rendu maître d'un pays où l'Administration française n'a encore jamais osé aborder, incroyable histoire qui pourtant n'a rien d'invraisemblable et qui n'est même pas inventée ; l'histoire en dira un jour de semblables et d'aussi fantastiques. Pour le duc d'Ansel le retour au Delta achèvera celte communion de la terre et de l'homme que la vie trop tourmentée de la brousse n'aurait pu seule achever : là au bord de la rizière il choisira sa tombe, et il prendra chez lui la femme annamite qui l'aidera à vivre des jours sans passion, entre la lampe à opium et les sages discours du vieux Giac. Gomment se fait-il que du soir au matin la prudence heureuse de ce présent soit bouleversée, que Thi-Sach la femme choisie, Cang son frère et le compagnon préféré d'Ansel, et jusqu'au vieux Giac lui-même, rejettent l'Occidental, préparent sa mort et la destruction de son oeuvre ? C'est-là le secret de la terre annamite, d'une facilité redoutable dans son accueil, qui réserve les trahisons les plus lointaines, les plus imprévues. La faute d'Ansel, qui appela cette vengeance, Baly la montre: « Vous vous êtes approprié, vous Blanc, vous conquérant, vous étranger, un morceau de sol héréditaire de cette terre sacrée aux yeux des Jaunes, parce qu'elle représente toute la race et toute la religion et parce qu'elle est faite au moins pour la moitié avec la cendre des Ancêtres qui y vécurent. Sur cette terre, qui est à la fois un musée, un ossuaire et un temple, que venez-vous faire, homme de loin, qui n'avez aucune des croyances et des convictions populaires et qui, pour vous installer, avez évincé plus ou moins honnêtement l'un des fils de ceux qui dorment là et dont votre présence scandalise le sommeil »? Le dénouement d'une telle aventure en pays jaune, on le devine, c'est le retour vers l'Occident, mais il ne suffirait pas à ces deux volumes sérieux qui contiennent ce que M. de Pouvourville a emporté de meilleur de son séjour en Asie : le souvenir des transformations que subit en terre jaune un Occidental à l'âme mobile désireuse de se refaire un équilibre mental. Le long voyage du duc d'Ansel ne lui aura pas laissé que des bibelots égarés dans son château normand ; rejeté brusquement de la terre annamite, il en emporte malgré tout l'esprit et comme dans son besoin de croyances il le considère comme offrant des certitudes plus en harmonie avec la vie que sa propre pensée d'Occidental, il en fera non seulement sa religion, mais il cherchera à en éclairer les frustes personnalités de ceux qui l'approchent. De là fin purement spéculative de ce roman, nous ne discuterons point la thèse. Elle est à la mode dans certain monde savant, mais elle n'en est, hélas, pas moins artificielle et insoutenable dès qu'on y regarde d'un peu près. L'Occidental agité, homme de l'instabilité cherchant une stabilité illusoire qu'heureusement il ne trouve pas, ne gagnera au contact de l'Extrême-Orient qu'un morbide équilibre, fait d'une paralysie graduelle de la faculté de sentir et d'agir. L'erreur qui consiste à croire le contraire est bien voisine de toutes les utopies courantes qui imaginent par delà la civilisation occidentale des manières d'être qui lui seraient supérieures. Cette critique toutefois n'implique en rien une dépréciation de la « Greffe », une oeuvre profondément sérieuse que c'est un soulagement de trouver dans la littérature coloniale trop abondante en oeuvres qu'il est souvent pénible d'avoir à qualifier.


L'Eveil économique de l'Indochine, n°366, 15 juin 1924

 

 

 

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