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Claude Farrère  Les Civilisés  P. Ollendorff, 1905  __________________________________________________________________________________________________________________________________________

Résumés

Les Civilisés obtinrent le troisième prix Goncourt en 1905, mais ni le grand public ni le lectorat lettré ne savent rien de son auteur Claude Farrère, et du roman. Les Civilisés, ce sont les coloniaux, ceux qui devraient porter le fardeau de l’homme blanc vanté par Kipling: la Civilisation, la leur du moins. La presse retient alors de ce livre qu’en vertu du climat de Saïgon et de Hanoï, qu’en vertu aussi de l’opium, ses héros sont en proie à un renoncement pessimiste, cynique même, aux valeurs traditionnelles: la morale, les lois. Un roman qui, toutefois, à sa sortie fut très controversé. C’est d’ailleurs un bien curieux prix Goncourt que ce roman dans lequel se trouve notamment l’image du livre corrupteur, du roman destructeur d’innocence.   

Editions Kailash   

En dehors d'une trentaine proche ou à peine dépassée, qu'ont en commun le lieutenant de vaisseau Fierce, le docteur Raymond Mévil et l'ingénieur Torral ? D'être ce qu'ils appellent des civilisés, ne reconnaissant d'autre astreinte que leur fantaisie. Et Saigon, où revient Fierce à bord du croiseur Bayard, se prête à merveille aux caprices des Occidentaux. Dans la touffeur humide de ses rues, tout est offert, disponible, à vendre, corps et biens. L'alcool, l'opium, les tournées dans les rues mal famées, cela suffit-il à remplir une existence ? Fierce se pose la question - à cause de Sélysette Sylva. Se marier comme un barbare et couler des jours heureux, la notion fait rire ses amis. Cela ne l'empêche pas de se fiancer, mais s'arracher à ses habitudes n'est pas si simple et le destin joue contre lui. Le goût d'une existence meilleure n'entre pas dans le désir qu'a Mévil de se marier lui aussi. Il n'y voit que le moyen d'obtenir ce qui lui manque autant qu'une drogue et son échec le tue. Torral seul reste fidèle à l'esprit de jouissance intégral, mais pour quel résultat ? Lui et ses amis ne sont que trois cas exemplaires parmi d'autres de cette société coloniale de l'entre-deux-guerres dont Claude Farrère offre dans Les Civilisés une lucide analyse qui a gardé toute sa valeur.           

LGF   __________________________________________________________________________________________________________________________________________

Chronique

C’est un livre frénétique qu’on tient là, au sens où on l’entendait au dix-neuvième siècle. Les Civilisés ont beau avoir été écrits en 1905, la réalité qu’ils décrivent de façon fort romanesque est empreinte de tumulte et de soubresauts qui lui confèrent un ton très fin de siècle. Par son thème, par son style, le livre appartient au genre de l’épopée indochinoise, mais vue sous l’angle des mœurs et des coutumes de ses habitants. La scène se passe essentiellement à Saïgon, théâtre aux yeux de l’auteur de tous les excès et de tous les travers de la vie coloniale. Cette vie-là est l’envers, le portrait en creux de la vie métropolitaine, où toutes les passions sont lissées par la tradition sociale. Ici, en Cochinchine, aucune barrière morale, sociale, religieuse n’empêche les passions de se donner libre cours. Le roman met en scène trois personnages principaux, le médecin Raymond Mévil, le mathématicien Georges Torral et l’officier de marine Jacques de Fierce (qui devient vers la fin la figure centrale de l’histoire), lesquels constituent une sorte de confrérie libre de tous préjugés, en particulier sexuels, celle des « civilisés », à la fois émanations et opposants de la société qui les environne. C’est une forme nouvelle de romantisme noir qu’on voit là s’épanouir, celui-lui de l’Outre-Mer et des conquêtes coloniales, mais sans illusion chevaleresque de la part de l’auteur: ses « héros » mènent une existence en rupture avec les parvenus du milieu ambiant, qui inspirent à Farrère une critique féroce: « Voilà nos aspirants coloniaux – pourris, et ignares davantage; prêts d’ailleurs en toutes circonstances à jouer les Napoléon au pied levé. […] Promptement ils font litière de nos principes, tout en renchérissant sur nos préjugés […] – C’est un fumier humain […] ». Les héros du roman sont nés de ce terreau: « Sur ces terres coloniales fraîchement retournées et labourées par le piétinement de toutes les races qui s’y heurtent - ajoute l’auteur - il vaut peut-être mieux qu’un fumier humain soit jeté, pour que, de la décomposition purulente des vieilles idées et des vielles morales, naisse la moisson des civilisations futures ». On le voit, Farrère ne fait pas dans la dentelle, mais cette violence et cette emphase dans le verbe sont toujours maîtrisées et confèrent à son récit un souffle puissant. Sa conclusion ne manque pas de modernité et explique davantage son terme de « civilisés », sorte de métis culturels affranchis: il parle d’une « Indochine à la fois très vieille et très neuve », où s’usent lentement les unes contre les autres les « philosophies aryenne, chinoise et malaise »  pour produire des individus supérieurs, avant-coureurs des civilisations de demain, vivant en marge d’une vie trop traditionnelle dont ils « ont abjuré tous les fanatismes et toutes les religions ». Le roman montre cependant l’échec final de ces révoltés sociaux, qui ont été jusqu’au bout de leurs désirs (le sexe, l’opium, les garçons, le viol des petites filles, les meurtres): Mévil devient fou et est écrasé accidentellement par la voiture de celle qu’il aime en vain; Torral déserte et s’enfuit à l’étranger à l’heure de la mobilisation générale contre les Anglais; Fierce, enfin, se fait tuer au combat parce qu’il n’a pu refaire sa virginité morale et épouser l’oie blanche qu’il convoitait. On peut imaginer que ce roman implacable, moralisant à force d’amoralité, a considérablement choqué la société coloniale, que Farrère connaissait bien pour avoir servi plusieurs années dans l’Indochine de la période héroïque, celle de Paul Doumer (1897-1899). Le miroir qu’il lui tendait était cependant trop grossi pour ceux qui se pensaient des conquérants et s’y voyaient « diffamés ». Le lecteur moderne, résidant dans ce qu’il est convenu d’appeler maintenant « l’Asie du Sud-Est »,  y trouvera cependant décrits déjà bien des traits de la société qui l’entoure.

Jean-Jacques Donard       __________________________________________________________________________________________________________________________________________

Rééditions

  • Les Civilisés, P. Ollendorff, 1906
  • Les Civilisés, E. Flammarion, 1921 (Illustrations de Jacques Nam)
  • Les Civilisés, les Arts et le Livre, coll. "des prix littéraires", 1926
  • Les Civilisés, Madame Veuve Romagnol, 1928  (Illustrations  de Henri Le Riche)
  • Les Civilisés, E. Flammarion, 1928
  • Les Civilisés, E. Flammarion, 1930
  • Les Civilisés, Mornay, coll. "Les Beaux Livres", 1931
  • Les Civilisés, l'Atelier du Livre, 1932 (Illustrations de Chas Laborde)
  • Les Civilisés, Flammarion, coll. "Select-Collection", 1936
  • Les Civilisés, Editions de l'Imprimerie nationale de Monaco, 1950
  • Les Civilisés, Le Livre de poche, coll. "Le Livre de poche",1974 ISBN 2-253-00055-8
  • Les Civilisés, Kailash, coll. "Bibliotheca asiatica",  1993 (Postface de Alain Quélla-Villéger)
    ISBN 2-909052-16-8
  • Les Civilisés, Kailash, coll. "Les Exotiques",  1997 (Postface de Alain Quélla-Villéger)
    ISBN 2-909052-16-8
  • Les Civilisés, Cercle du bibliophile, coll. "Le Club des grands prix littéraires"

             

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