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Fred Abaly  Notes et souvenirs d'un ancien marsouin (Cochinchine-Cambodge)  A. Leclerc, 1910                           __________________________________________________________________________________________________________________________________________

Chronique

La colonisation fut d’abord l’affaire de gamins de vingt ans, vite relayés par les vieux briscards de la politique. On trouve un exemple de ces jeunes enthousiastes des premières heures (ce qui ne les empêche pas d’être lucides à leur retour en France et l’âge venant) dans ce sous-officier de l’infanterie de marine, ou « marsouin », Fred Abaly, qui s’embarque du port de Toulon en 1899 pour l’Indochine, à bord du paquebot « Cholon ». Après une traversée de ving-huit jours, il arrive à Saïgon, d’où il part précipitamment, au bout de deux mois, pour le Cambodge et la relève du détachement d’un poste voisin alors de la frontière « siamoise », Pursat. Entre un retour à Saïgon, puis Phnom Penh, Pursat une seconde fois et à nouveau Saïgon, Fred Abaly passera environ deux ans, de 1899 à 1901, dans cette partie du monde. Il prend, chaque jour des « notes rapides » dans son journal, qu’il finira par publier neuf ans plus tard, bien qu’il aie voulu plutôt « pouvoir écrire une étude sur la Cochinchine ». Le résultat en est certainement meilleur, car son livre se lit sans ennui et la spontanéité des impressions nous fait vivre en direct l’expérience hors du commun du jeune « sous-off », comme il dit. On découvre ainsi l’Indochine par ses yeux éblouis: la nature lui fait beaucoup d’effet, ainsi que les coutumes et les différents peuples qui composent le pays d’alors: Vietnamiens, Chinois, Cambodgiens, Malais, Indiens malabars et même Japonais. Cela nous vaut par exemple une jolie description de l’amourette de Fred Abaly avec une geisha japonaise de Phnom Penh, au parfum de Madame Butterfly. La réalité n’est pas toujours aussi rose et l’auteur s’étend longuement sur les ravages de l’opium dans la colonie, dont la vente est directement organisée par les autorités françaises (c’est même un monopole d’Etat, comme le « choum-choum » ou alcool de riz et…le sel), ou ceux du choléra, qui tuera plusieurs de ses compagnons. Quoique militaire, quoique conformiste (il parle comme la plupart de ses contemporains du « rôle bienfaisant des civilisateurs » français), Fred Abaly ne ménage pas ses critiques à l’égard de l’administration coloniale, coupable selon lui de bien des fautes et dont il souligne le cynisme et l’abus de langage: « On a tant parlé – après avoir reconnu l’erreur grossière de la politique d’assimilation – de politique d’association et de politique d’adaptation, que les Annamites finissent par ne plus se payer de mots. Ils constatent surtout un fait ; c’est l’augmentation des impôts qui résulte de notre administration.» Un des passages le plus curieux de ce livre est le récit des deux séjours prolongés que fait Abaly à Pursat, où la description de la vie du petit détachement français qui y sert (une centaine de personnes) offre des aspects quelque peu surréalistes: le faux fortin où sont consignés les soldats serait bien incapable de résister à toute attaque ennemie et d’ailleurs, à cause de la saison sèche et des difficultés de déplacement dans la jungle qui le sépare de Kompong Chhnang, Pursat est « complétement isolé du reste du monde, jusqu’au mois de juillet, soit pendant près de huit mois. » Faute de combattre, les Français de là-bas se distraient comme ils peuvent: mariages « à la colle » avec des jeunes filles du cru (Abaly nous parle lui-même sans détour de ses « fiançailles » avec la belle « congaïe » annamite Thi-Nam: malgré ses principes, malgré sa morale, il avoue « je ne prêche pas d’exemple […] mes défauts sont ceux de tous les mortels ») ; chasse à l’éléphant sauvage dans la jungle ; mais aussi Réveillon de Noël au champagne et Fête du 14 juillet sont des moments épiques du récit de Fred Abaly, dans ce désert vert où tout rappel de la lointaine patrie prend un relief extraordinaire. Tout cela se déroule aussi sur le fond d’une guerre coloniale en Chine, à laquelle il ne pourra prendre part en dépit qu’il en aie. Revenu en France en 1901, il décide de publier ses souvenirs, « grâce à l’insistance trop aimable de quelques amis ». Mais il ajoute, par souci de lester  son « journal de route », un « Appendice » sur les événements politiques qui se sont déroulés dans la région de 1902 à 1909. Il s’y montre sceptique sur l’avenir de l’Indochine, cette « merveilleuse colonie à la merci des rebelles ou d’un coup de main venant de l’extérieur », où cet ex-jeune jeune homme montre qu’il a mûri et, malgré le peu de temps passé en Asie du Sud-Est, qu’il a saisi la précarité de la présence française sur la péninsule.

Jean-Jacques Donard

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

        

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