|
Roland Meyer Saramani, danseuse khmèr A. Portail, 1919 __________________________________________________________________________________________________________________________________________
Résumé
Saramani n'est pas seulement une exquise et merveilleuse danseuse du ballet royal cambodgien, dans son roman, Roland Meyer en fait la figure emblématique du Cambodge. Mémoire vivante de gestes et de savoirs millénaires, elle est la sœur des Apsaras au sourire éternel des temples d'Angkor au sourire éternel; mais la générosité de son amour et son aspiration sans calcul à connaître les valeurs de l'Occident précipitent son destin vers une issue tragique. Préfiguration trop exacte de la destinée du Cambodge dont les terribles convulsions ont fait disparaître sans pitié la plupart des royales bayadères ?
Editions Kailash _________________________________________________________________________________________________________________________
Chronique
« Saramani » est un roman initiatique, empreint d’un grand lyrisme, qui traite d’une question essentielle: deux individus de deux civilisations différentes peuvent-ils s’accorder, s’unir et vivre ensemble ? Ces deux individus, ce sont Saramani « l’Apsara » du Ballet royal (terme que l’on n’employait pas encore à l’époque où fut écrit ce roman, en 1919) et Komlah, dont le nom cambodgien (« jeune homme célibataire ») cache qu’il est un jeune Français venu de France, comme maints compatriotes, tenter l’aventure en Indochine. Dans ce roman touffu, un peu long, précieux, baroque, est racontée l’histoire de ces deux enfants (Saramani et Komlah se connaissent à l’âge de 15-16 ans) qui vont à la rencontre l’un de l’autre, se marient et tentent par là même de nouer le destin de leurs deux cultures. Ces personnages sont comme l’illustration symbolique de la confrontation puis de l’union (temporaire) du Cambodge et de la France, à la fois attirés et repoussés mutuellement. Mais il ne s’agit pas là d’abstractions: la description curieuse, très précise et très bien informée, de la vie de Saramani au Palais royal de Phnom Penh (et de son voyage en France avec le roi Sisowath en 1906 pour l’exposition coloniale de Marseille) nous rappelle que l’auteur, ayant, dit-il, passé lui-même sa jeunesse au Cambodge, est un fin connaisseur de la langue et des moeurs cambodgiennes qu’il a pu observer de près comme administrateur près la Résidence supérieure du Cambodge et directeur des Beaux arts. Roland Meyer a certainement été aussi ce jeune homme, Komlah, fasciné par « les beautés du royaume du Kamputhiéa et les vertus du peuple khmèr », qui cherche à se fondre totalement dans son identité cambodgienne jusqu’à tenter de devenir bonze. Mais la vie est cruelle et l’expérience de cette relation fusionnelle échouera finalement car, dit l’auteur, il reste toujours une part d’ombre et d’indéchiffrable dans la culture et la nature de l’Autre. C’est un homme brisé, malade des fièvres, épave de la société coloniale, incompris de ses compatriotes et, pense-t-il, des Cambodgiens, qui rejoindra la France sur le pont de troisième classe du bateau de ligne. Il laissera au pays sa jeune épouse, qui ne tardera pas, désespérée, à mourir de la peste. Et c’est seulement au moment de quitter les berges de l’Indochine que Komlah comprendra son erreur d’avoir voulu partir en abandonnant celle qu’il a tendrement aimée et qui lui a donné sa vie en le laissant partir: « Saramani surgissait dans le brouillard de sa pensée comme un génie du sacrifice pour lui inspirer le remords; il le conçut aussitôt, cuisant et sincère, et son admiration pour cette femme s’étendit à tout le pays qui avait encadré leur amour de ses inoubliables décors […]. ». Aucune mièvrerie, aucune afféterie dans ce roman tourmenté, mais un hymne puissant, un chant d’amour douloureux au Cambodge, à sa nature, à ses êtres, à ses coutumes et à ses temples, comme un hommage rendu à la grandeur d’une culture qui ne tient pas sa supériorité de la construction des routes, des ponts ou du commerce des marchandises, mais de la dignité, de la fidélité et de la pensée pure des êtres qui l’incarnent.
Jean-Jacques Donard
__________________________________________________________________________________________________________________________________________
Rééditions
- Saramani, danseuse cambodgienne, E. Fasquelle, 1922
- Saramani, danseuse cambodgienne, Kailash, coll. "Les Exotiques", 1993 ISBN 2-909052-28-1
- Saramani, danseuse khmèr, Kailash, coll. "Les Exotiques", 1997 (3 volumes) (Postface de Gérard Groussin) ISBN 2-84268-018-9

|