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Jean Marchadier d'Estray Thi-Sen, la petite amie exotique M. Bauche, 1911 __________________________________________________________________________________________________________________________________________
Chronique
Le roman dit "colonial" vient de recevoir une éclatante consécration: la Bourse Nationale de Voyage a été attribuée, cette année, à M. Jean d'Estray, auteur d'un manuscrit qui, intitulé Thi-Sen, n'a paru en librairie qu'hier. M. Emile Blémont, dont le zèle éclairé et infatigable préside aux réunions d'un jury qui comprend des représentants de tous les groupes littéraires, à dû, en nous proclamant le verdict, se féliciter d'un choix excellent de tout point. D'abord, M. Jean d'Estray était à peu près inconnu, quoiqu'il eût déjà écrit un roman: Union d'Ames, une plaquette: Vieillir, et deux volumes d'impressions lointaines: Petits Quarts d'Heure Amoureux et Pastels d'Asie. Il méritait cette consécration, il en avait besoin. Ce voyageur n'avait guère eu le temps de "soigner", comme disent nos jeunes arrivistes, sa gloire parisienne. Il se contentait de servir son pays et d'honorer les belles-lettres. Le voilà en passe de célébrité. C'est un globe-trotter artiste et patriote. Je ne connais que M. Jean Ajalbert (rappelons-nous ses belles études) qui ait eu, avant lui, parmi les autres écrivains coloniaux, le souci de nous renseigner sur l'Indo-Chine, non pas en dilettante, mais en observateur réfléchi, préoccupé de nos intérêts, de notre avenir là-bas. Ne croyez pas, néanmoins, que Thi-Sen renferme d'ennuyeuses et lourdes considérations. C'est, au contraire, le plus alerte des récits; mais, à travers le drame et la psychologie des personnages, apparaissent, comme des lueurs de "coupe-coupe" (sabre à lame large), les deux; périls annamites: l'opium et la petite indigène. Donc, l'oeuvre de M. Jean d'Estray est édifiante tout en restant artistique. Elle a encore cette séduction de ne pas sentir l'essence et la quintessence de "littérature" au sens où Verlaine la méprisait... "Et tout le reste est littérature", disait le poète de Sagesse. Non, M. Jean d'Estray n'écrit pas sous l'emprise de multiples bouquins antérieurs au sien. On sent qu'il est fidèle aux émotions que lui ont données les pays qu'il évoque, encore trop mal connus de la métropole, et les âmes qu'il analyse, si subtilement différentes des nôtres. Ah ! les races ! Quel mystère ! La structure du visage, la couleur de la peau, créent des abîmes entre les sensibilités. D'ailleurs, les différences physiques sont symboliques de profondes divergences intérieures. Mais laissons de côté, aujourd'hui, ces graves problèmes. Il s'agit d'expliquer le charme d'un roman, très original et très joli justement parce qu'il est simple, sans affectation, sans artifice et qu'il ne le fait pas à l'exotisme. A travers les pages exactes et animées, nous distinguons nettement les mouvements de nos milices, leurs escarmouches avec les pirates, les moeurs des villages indigènes; nous goûtons la poésie étrange des rivières indo-chinoises, nous respirons les troublantes fumées des pipes d'opium et nous apprenons à craindre, au moins autant qu'elles, les sourires de la petite Annamite aux arrière-pensées hostiles, cruelles. Après avoir lu les oeuvres de M. Jean d'Estray, on plaint et on admire davantage les Français là-bas, comme ce Bonneaud, l'époux momentané de Thi-Sen, inspecteur au grade d'officier, chef de campement, et qui, malgré de petites faiblesses pour, l'opium et pour Mme Nénuphar (telle est la signification du nom Thi-Sen), n'en fait pas moins son devoir jusqu'au bout; il risque sa vie non seulement dans les combats perfides, mais aussi par trop de confiance en les indigènes qui l'entourent, toujours prêts à se prosterner et à nous frapper dans le dos, s'ils le peuvent. Et, pourtant, pauvre petite Thi-Sen ! oui, pauvre petite ! Il est vrai que, dans son rôle de Judith annamite, elle a versé à Bonneaud, qui commençait à s'attacher à elle, une dose de poison tellement forte qu'elle fut inoffensive; il est vrai qu'elle trahit son bienfaiteur français avec un malfaisant indigène; mais on a pour elle de la pitié, à cause de son servage millénaire, de l'imprégnation de malice, de ruse, qu'elle subit de par son attachement sincère pour Isa patrie dégradée, et son amour infiniment dévoué, sacrifié pour l'homme de sa race... Celui-ci, en revanche, afin de regagner la confiance du chef français, décapite sa complice... Donc, Thi-Sen, tout de même, est une victime. Ainsi, elle nous émeut profondément; elle est la petite soeur, jaune de tant d'héroïnes célèbres qui ont laissé dans la mémoire des hommes un souvenir où il y a du sang et des larmes... Le vaillant explorateur, le bel écrivain à qui nous devons Thi-Sen, a enfin instauré la réalité, l'exactitude, — sans nuire à la poésie,— dans le roman racontant la France lointaine; Il ne tient que de Loti, qui est, bien entendu, un maître unique. (…)
Jules Bois, in Les Annales, n°1461, 25 juin 1911
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