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Morceaux choisis    ____________________________________________________________________________________________________________

« C'est, à cette époque des basses eaux, la grande poésie du fleuve avec ses rives escarpées, coupées à pic dans une terre rouge comme de la chair. Tous les arbres y poussent vigoureusement: le teck aux larges feuilles vert tendre, les palmiers à sucre et leurs boules de palmes, les bambous semblables à des jaillissements d'eau verte, grêles dans le bas et qui retombent après un épanouissement délicat, d'immenses banians abritant les pagodes, les manguiers noirs - et puis, de grands cadavres d'arbres aux blancheurs d'ossements. Leurs branches tordues font des gestes désespérés à l'eau qui passe. Mais, comme en ce pays rien n'est complètement mort ou tout à fait triste, des lianes fastueuses empanachent ces squelettes. Souvent une petite île surgit, semblable à un grand vaisseau à Tancre dans le courant, un grand vaisseau en fête et tout orné de verdure. Et toujours ce sont les herbes flottantes aux fleurs mauves; les cormorans, ailes ouvertes, noirs et immobiles dans le soleil; une pirogue dormant sous un arbre qui la remplit de feuilles; un enfant nu qui se baigne; des oiseaux bleus; le bond scintillant d'un poisson et jetées sur la berge pour sécher, les étoffes safran des bonzes.»

Extrait de A l'ombre d'Angkor. Notes et impressions sur les temples inconnus de l'ancien Cambodge de George Groslier, A. Challamel, 1916    ____________________________________________________________________________________________________________

« Il entrevit dans l'eau obscure les heures oubliées de son enfance, le village de Phuôc-Tinh hérissant ses clôtures de bambous et ses toits gris à la lisière de la grande forêt d'Annam, la côte où, sur le sable jaune semé de blocs noirs, dormaient comme de formidables poissons les sampans échoués, la mer où les jonques chinoises balançaient leurs roufs de rotin, leurs proues badigeonnées de vermillon, leurs voiles tendues sur des bambous en éventail, la mer où bondissaient de longues files de marsouins, où courait l'aileron des requins, la mer où, sous les vagues déferlant, les sampaniers prétendaient avoir vu se dérouler le corps immense et flasque du Serpent fabuleux.» 

Extrait de Hiên le Maboul de Emile Nolly Calmann-Lévy, 1909  ____________________________________________________________________________________________________________

« Des paysans passèrent sur la route en courant, leurs torches allumées, semant derrière eux des étincelles. Le long de l’avenue, trois ou quatre ampoules électriques trouèrent l’obscurité devenue complète; sur le fleuve, des feux glissèrent encore, tordus en longues traînées par le reflet des eaux. Puis quelques gouttes rebondirent sur le bord de la balustrade. L’orage éclatait lorsque la porte du jardin se referma soudain. On entendit quelques mots en laotien chuchotés comme des confidences...»

Extrait de Mékong de Jean Antoine Pourtier, Grasset, 1931

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« Il y a environ deux cent quatre-vingt kilomètres de Saïgon à Phnom Penh, capitale du Cambodge et terme de ma première étape. Je commençai par bénir l'allure de l'automobile qui faisait de son mieux pour m'épargner la vue de l'horrible paysage que nous étions en train de traverser, ces interminables étendues de boue noirâtre, d'où émergent une infinité de petits piquets symétriques, qui sont des plants de riz. De temps en temps, il y avait un piquet plus grand, qui était un marabout, sorte d'ignoble échassier au plumage galeux, et de temps à autre, un piquet plus grand encore, qui était un homme. Celui-ci, chose inouïe, pêchait à la ligne, et, chose plus inouïe, il avait l'air de prendre du poisson, tandis que l'eau à laquelle il arrachait cette proie bizarre continuait de demeurer invisible. Il régnait sur ce panaroma cauchemardesque une lumière blafarde, tombant d'un ciel qu'on ne voyait pas, mais qu'on sentait de force à assommer l'imprudent qui aurait, une seconde, retiré son casque ».

 

(...)

 

« Tout changea. J'eus la stupéfaction de voir en quelques instants cette immensité humide et lépreuse faire place à une des natures les plus agréables du monde. Les noires plaines marécageuses devinrent des prairies étoilées de colchiques et de cyclamens. La boue se transforma en aimables étangs fleuris de lotus et de lentisques. Sur leurs bords, au lieu des hideux marabouts, se promenaient nonchalamment de grands oiseaux blancs, dont les uns, veinés de rose, étaient des flamants, et les autres, casqués de rouge, des grues Antigone. Les misérables petits pêcheurs fiévreux s'étaient changés en paysans rieurs, dont la vêture plus que primitive laissait apercevoir les beaux corps d'acajou. Nous venions d'entrer au Cambodge ».

 

Extraits de Le Roi lépreux de Pierre Benoit, A. Michel, 1927, p. 76-77-78

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« Et on s'étonnait de voir tous ces incendies, de voir comme tout allait vite et bien, comme tout ce pays flambait. On n'avait plus conscience de rien, et tous les sentiments s'absorbaient dans cette étonnante fièvre de détruire. Après tout, en Extrême Orient, détruire, c'est la première loi de la guerre. Et puis, quand on arrive avec une petite poignée d'hommes pour imposer sa loi à tout un pays immense, l'entreprise est si aventureuse qu'il faut jeter beaucoup de terreur, sous peine de succomber soi-même ».

 

Extrait de Trois journée de guerre en Annam in Figures et choses qui passaient de Pierre Loti, Calmann-Lévy, coll. "Bibliothèque contemporaine", 1898   ____________________________________________________________________________________________________________

 

« Mais il faut avoir la sensibilité bien émoussée, bien durcie – par le climat  ou par le respectable sentiment d’une mission « civilisatrice » à remplir, pour ne pas flairer autour de soi cette atmosphère, non pas hostile, pire que cela: exactement, absolument silencieuse, impersonnelle, comme si l’approche d’un français avait le pouvoir d’éteindre à cinquante mètres, toute lueur de liberté, d’authenticité, sur le visage d’un indigène ».

 

Extrait de Lettre de Hanoï  de Jean Tardieu, Gallimard, 1997

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« On eût dit une série de tableaux vivants, plutôt qu'une danse, une succession de poses plastiques destinées à faire valoir les grâces de ces étoiles cambodgiennes. Moulées dans de magnifiques costumes de soie lamée d'or et d'argent, elles glissaient, sveltes et souples, reflétant de tout leur corps onduleux la lumière des lampes électriques, s'arrêtaient palpitantes, figées en attitudes voluptueuses, puis reprenaient en cercle leur marche rythmée. »

 

Extrait de Petite Mousmé de Gabriel Hautemer, Plon-Nourrit et Cie, 1907, p. 164 

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« - Barnavaux, lui dis-je, vous reviendrez en France, vous aussi ?

   - La France, répondit-il, d'un air étonné, la France ?  Mais c'est un pays où on ne peut vivre !

Et il allongea une taloche à un porteur qui trainait le pied.

   - Un pays où il n'y a que des blancs, expliqua-t-il : on n'est pas servi !

Et je conçus qu'il ne comprenait plus, de la France, ni les femmes, ni les hommes, qu'il dédaignait leur humble vie, parce que, sous des cieux nouveaux, il avait goûté la puissance. »

 

Extrait de Louise et Barnavaux de Pierre Mille, Calmann-Lévy, 1912, p. 84-85   

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« Quand ils furent assurés de leur puissance, leurs savants et leurs explorateurs remontèrent les cours des fleuves, visitèrent les vallées, gravirent les montagnes, et cherchèrent, au fond des forêts sans chemins, les anciennes tribus indépendantes, que nul conquérant n’avait encore soumises, et qui vivaient libres, dans leur pauvreté magnifique. »    

 

Extrait de Le Roi rouge de Albert de Pouvourville, in Indochine, un rêve d’Asie, Omnibus, 1995, p. 455

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« Non, crois-moi, c’est un pays que l’on ne connaît pas chez nous… et que, longtemps encore, on continuera d’ignorer. Il ne suffit pas, pour le comprendre, de l’avoir parcouru, ni même d’y avoir passé deux ans, trois ans… ou plus. Non… ni toi, ni moi, qui sommes venus ici avec notre âme d’Européens et notre mentalité de conquérants, ni toi, ni moi, ni les autres de notre espèce, ne sommes faits pour comprendre cette race-là !... » 

 

Extrait de Les Dieux rouges de Jean d’Esme, in Indochine, un rêve d’Asie, Omnibus, 1995, p. 643

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« Car le bonheur n’est pas fait pour l’homme, du moins dans l’existence qu’aujourd’hui il traverse, et sous les formes où nous le connaissons. Comme la chauve-souris, le bonheur est fugitif et imprévu : il se pose brusquement sur l’homme, qu’il étourdit plutôt qu’il ne le charme, et le quitte du même vol heurté, et sans cause apparente. Comme la chauve-souris, on ne sait s’il est un être ailé ou un animal qui se cache, s’il vient du ciel ou de la terre, et il a une apparence qui stupéfie nos regards. Enfin, comme la chauve-souris qui ne vole qu’aux ténèbres, le bonheur n’effleure l’homme qu’au soir de sa vie ; et au soleil couché de son ardeur, et autour de ses yeux déjà affaiblis, il décrit des courses anguleuses, fantasques et insaississables. »

 

Extrait de Le Cinquième bonheur de Albert de Pouvourville, in Indochine, un rêve d’Asie, Omnibus, 1995, p. 412

 

 

 

 

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