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Morceaux choisis    ____________________________________________________________________________________________________________

« La carte de l'Indochine était dans la grande salle du rez-de-chaussée. Depuis quarante ans exactement. Sur le mur rayé de crasse, elle faisait pendant au portrait d'un évêque-soldat à grosse barbe qui fronçait des sourcils en chenilles. Personne ne la regardait jamais. Pas même les petits lorsque, d'aventure, ils entraient dans la maison. Quant au Père et à la Mère, ils l'avaient si bien perdue de vue qu'il aurait fallu la retirer pour qu'ils se souviennent soudain qu'elle avait été là.

C'était une vieille carte qui avait dû être très vivement coloriée autrefois: bleu pour la mer, blanc et rose allant jusqu'au brun pour les plaines et les montagnes, bleu encore pour les fleuves et les rivières. La Mère l'avait acheté à Marseille, dans une boutique du Vieux-Port, juste avant d'embarquer sur le voilier qui les emmenait à la colonie. A bord, elle l'étalait presque chaque jour sur la couchette de la cabine. Son mari se penchait au-dessus de son épaule pour mieux voir, mais aussi pour respirer l'odeur de ses cheveux et toucher son corps tiède. Elle montrait une province minuscule, à peine grande comme l'ongle, s'exerçait en riant à prononcer un nom barbelé de consonnes et interrogeait, la voix emerveillée: "Et nous irons là aussi, Pierre ?" Il posait sa main sur le bras de sa femme, approuvait pour qu'elle garde ce visage de très jeune femme heureuse et frottait sa petite moustache cirée, comme à chaque fois qu'il était satisfait.

Elle avait entouré Saïgon d'un cercle rouge. Le nom de la ville s'écrivait alors en deux mots, ce qui le rendait peut-être plus exotique.

En arrivant à la maison, tandis que els boys à chignon déclouaient encore els caisses rangées sous la vérenda, elle avait accroché la carte au mur de la grande salle.

Au cours des mois qui suivirent, alors que son mari était à son bureau de la Douane et qu'elle s'ennuyait un peu, elle venait souvent la contempler. Elle s'immobilisait face au mur, tête levée, et rêvait, comme éblouie.

Le Mékong devenait alors un arbre gigantesque couché en travers de la plaine, un arbre dont les hautes branches allaient se perdre très loin dans un gros pâté de roches sombres. Et ses racines semblaient une main immense qui retenait entre ses doigts courbes toute la terre flottante du delta. De l'autre côté, entre la plaine blanche et le bleu de la mer de Chine, la chaïne annamitique arquait une longue échine étroite dont les dernières vertèbres noires prenaient appui sur les tropiques, comme la queue d'un serpent cabré. Collée au fleuve, la route coloniale n°13 se segmentait comme un ténia. Et tout au bout, éclatant dans son cercle rouge: Sai-Gon.

Parfois, le dimanche, ils attelaient la victoria et allaient jusqu'aux premiers villages enlisés dans la rizière. Vu de la plaine, Saïgon, allongé au bord du fleuve, n'était plus qu'une étrange bête marine, plate et écailleuse de ses milliers de toits, échouée à la lisière des eaux grises. Pas une vraie ville, mais une grappe bourgeonnante de villages agglutinés. Au delà, la plaine continuait sa reptation lente jusqu'à l'horizon, et le soleil installé dans le ciel en avait dévoré presque tout le bleu.

Ils revenaient vers la maison, vers le cube d'ombre de la garnde salle et le bruit de paille froissée des grands cocotiers rouillés du parc.

La carte était là, avec la magie de ses noms de villages, de rivières et de montagnes dont elle ne sut jamais que ce qu'elle se plut à imaginer, puisqu'en quarante ans, celle qui, pour tous, allait devenir la Mère ne quitta Saïgon qu'une seule fois. Et encore, ce ne fut que pour aller à Bien-Hoa. Comme si un Parisien, en près d'un demi-siècle, n'avait quitté sa ville qu'un seul jour pour se rendre en forêt de Rambouillet, parti le matin et rentré avant la nuit.

Plus tard, avant la première grande guerre, quand, par hasard, ses yeux se posaient sur la carte, elle l'examinait avec une curieuse déception qui tourna vite en rancune. Elle eut envie de la déchirer, de l'enlever tout au moins et de la jeter au grenier, au fond d'une vieille caisse, mais elle ne le fit jamais. C'était trop grave ou peut-être aussi sans importance selon le bout par lequel on le prenait. Bien plus tard encore, elle la regarda avec indifférence, comme on regarde sans le voir un quelconque objet domestique. Et puis elle l'oublia. Mais ceci n'arriva que lorsque les termites eurent fini de ronger la barbe et le poitrail du portrait de l'évëque-soldat.

 

Extrait de Les Asiates (La Nuit indochinoise, VI) de Jean Hougron, Domat, 1954

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Fille d'Asie

 

« Roulant légèrement sur ses hanches étroites,

Elle marche, indolente et lente, et balançant,

Comme dans un souci d’équilibre agaçant,

En gestes affinés ses longues mains adroites.

 

Maniant lassement son léger éventail,

Rien ne fait palpiter sa face indifférente;

Souple d’une souplesse animale et troublante,
Elle suit son chemin, grave, comme un bétail.

 

Ses yeux, que n’a jamais éclairés le sourire,

Sont l’abîme insondable où notre esprit se perd.

Quel mystère se cache, adorable ou pervers,

A l’ombre du secret qu’elle ne veut pas dire ?

 

Nous ne le saurons pas. Jamais. Dans ces yeux noirs,

Où tremble le reflet de l’âme poursuivie,

Nous ne verrons jamais la flamme de la Vie

Se dresser, haute et claire, à l’aube des espoirs.

 

Nous ne connaîtrons pas la femme en vain conquise ;

O fille de l’Asie ! Et dans tes bras ouverts,

Nous ne saurons jamais, charme exquis et pervers,

Le mystère ingénu de ta grâce indécise ».

 

Extrait de Les Jardins de l'Orient de Stéphane Moreau, A. Lemerre, 1904

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« Je n’avais fait, en Indochine, qu’un séjour de cinq ou six ans, et déjà l’Indochine me tenait. Je ne l’aimais point, comme tant d’Européens infatués de l’Europe, pour la fragile couche dont l’a revêtue notre civilisation. Ce qui m’avait attiré vers elle, c’est elle-même, ce qu’elle a de propre et qu’on ne trouve pas ailleurs. J’étais allé la chercher, loin des routes et des rues livrées aux tramways et aux automobiles, au fond de sa brousse la plus hostile et de ses ruelles les plus sordides. Je ne la trouvais jamais aussi belle que lorsqu’elle se montrait à moi toute nue. Je la chérissais jusque dans ses plaies. Loin d’elle, en véritable amant, je regrettais ses morsures tout autant que ses baisers ».

 

Extrait de La Bouche scellée de Eugène Pujarniscle, G. Crès, coll. "Aventures", 1931  

 

 

 

 

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« C'est, à cette époque des basses eaux, la grande poésie du fleuve avec ses rives escarpées, coupées à pic dans une terre rouge comme de la chair. Tous les arbres y poussent vigoureusement: le teck aux larges feuilles vert tendre, les palmiers à sucre et leurs boules de palmes, les bambous semblables à des jaillissements d'eau verte, grêles dans le bas et qui retombent après un épanouissement délicat, d'immenses banians abritant les pagodes, les manguiers noirs - et puis, de grands cadavres d'arbres aux blancheurs d'ossements. Leurs branches tordues font des gestes désespérés à l'eau qui passe. Mais, comme en ce pays rien n'est complètement mort ou tout à fait triste, des lianes fastueuses empanachent ces squelettes. Souvent une petite île surgit, semblable à un grand vaisseau à Tancre dans le courant, un grand vaisseau en fête et tout orné de verdure. Et toujours ce sont les herbes flottantes aux fleurs mauves; les cormorans, ailes ouvertes, noirs et immobiles dans le soleil; une pirogue dormant sous un arbre qui la remplit de feuilles; un enfant nu qui se baigne; des oiseaux bleus; le bond scintillant d'un poisson et jetées sur la berge pour sécher, les étoffes safran des bonzes.»

Extrait de A l'ombre d'Angkor. Notes et impressions sur les temples inconnus de l'ancien Cambodge de George Groslier, A. Challamel, 1916    ____________________________________________________________________________________________________________

« Il entrevit dans l'eau obscure les heures oubliées de son enfance, le village de Phuôc-Tinh hérissant ses clôtures de bambous et ses toits gris à la lisière de la grande forêt d'Annam, la côte où, sur le sable jaune semé de blocs noirs, dormaient comme de formidables poissons les sampans échoués, la mer où les jonques chinoises balançaient leurs roufs de rotin, leurs proues badigeonnées de vermillon, leurs voiles tendues sur des bambous en éventail, la mer où bondissaient de longues files de marsouins, où courait l'aileron des requins, la mer où, sous les vagues déferlant, les sampaniers prétendaient avoir vu se dérouler le corps immense et flasque du Serpent fabuleux.» 

Extrait de Hiên le Maboul de Emile Nolly Calmann-Lévy, 1909 

 

 

 

 

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« Des paysans passèrent sur la route en courant, leurs torches allumées, semant derrière eux des étincelles. Le long de l’avenue, trois ou quatre ampoules électriques trouèrent l’obscurité devenue complète; sur le fleuve, des feux glissèrent encore, tordus en longues traînées par le reflet des eaux. Puis quelques gouttes rebondirent sur le bord de la balustrade. L’orage éclatait lorsque la porte du jardin se referma soudain. On entendit quelques mots en laotien chuchotés comme des confidences...»

Extrait de Mékong de Jean Antoine Pourtier, Grasset, 1931

 

 

 

 

 

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« Il y a environ deux cent quatre-vingt kilomètres de Saïgon à Phnom Penh, capitale du Cambodge et terme de ma première étape. Je commençai par bénir l'allure de l'automobile qui faisait de son mieux pour m'épargner la vue de l'horrible paysage que nous étions en train de traverser, ces interminables étendues de boue noirâtre, d'où émergent une infinité de petits piquets symétriques, qui sont des plants de riz. De temps en temps, il y avait un piquet plus grand, qui était un marabout, sorte d'ignoble échassier au plumage galeux, et de temps à autre, un piquet plus grand encore, qui était un homme. Celui-ci, chose inouïe, pêchait à la ligne, et, chose plus inouïe, il avait l'air de prendre du poisson, tandis que l'eau à laquelle il arrachait cette proie bizarre continuait de demeurer invisible. Il régnait sur ce panaroma cauchemardesque une lumière blafarde, tombant d'un ciel qu'on ne voyait pas, mais qu'on sentait de force à assommer l'imprudent qui aurait, une seconde, retiré son casque ».

 

(...)

 

« Tout changea. J'eus la stupéfaction de voir en quelques instants cette immensité humide et lépreuse faire place à une des natures les plus agréables du monde. Les noires plaines marécageuses devinrent des prairies étoilées de colchiques et de cyclamens. La boue se transforma en aimables étangs fleuris de lotus et de lentisques. Sur leurs bords, au lieu des hideux marabouts, se promenaient nonchalamment de grands oiseaux blancs, dont les uns, veinés de rose, étaient des flamants, et les autres, casqués de rouge, des grues Antigone. Les misérables petits pêcheurs fiévreux s'étaient changés en paysans rieurs, dont la vêture plus que primitive laissait apercevoir les beaux corps d'acajou. Nous venions d'entrer au Cambodge ».

 

Extraits de Le Roi lépreux de Pierre Benoit, A. Michel, 1927

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« Et on s'étonnait de voir tous ces incendies, de voir comme tout allait vite et bien, comme tout ce pays flambait. On n'avait plus conscience de rien, et tous les sentiments s'absorbaient dans cette étonnante fièvre de détruire. Après tout, en Extrême Orient, détruire, c'est la première loi de la guerre. Et puis, quand on arrive avec une petite poignée d'hommes pour imposer sa loi à tout un pays immense, l'entreprise est si aventureuse qu'il faut jeter beaucoup de terreur, sous peine de succomber soi-même ».

 

Extrait de Trois journée de guerre en Annam in Figures et choses qui passaient de Pierre Loti, Calmann-Lévy, coll. "Bibliothèque contemporaine", 1898   ____________________________________________________________________________________________________________

 

« Mais il faut avoir la sensibilité bien émoussée, bien durcie – par le climat  ou par le respectable sentiment d’une mission « civilisatrice » à remplir, pour ne pas flairer autour de soi cette atmosphère, non pas hostile, pire que cela: exactement, absolument silencieuse, impersonnelle, comme si l’approche d’un français avait le pouvoir d’éteindre à cinquante mètres, toute lueur de liberté, d’authenticité, sur le visage d’un indigène ».

 

Extrait de Lettre de Hanoï  de Jean Tardieu, Gallimard, 1997

 

 

 

 

 

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« On eût dit une série de tableaux vivants, plutôt qu'une danse, une succession de poses plastiques destinées à faire valoir les grâces de ces étoiles cambodgiennes. Moulées dans de magnifiques costumes de soie lamée d'or et d'argent, elles glissaient, sveltes et souples, reflétant de tout leur corps onduleux la lumière des lampes électriques, s'arrêtaient palpitantes, figées en attitudes voluptueuses, puis reprenaient en cercle leur marche rythmée. »

 

Extrait de Petite Mousmé de Gabriel Hautemer, Plon-Nourrit et Cie, 1907

 

 

 

 

 

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« - Barnavaux, lui dis-je, vous reviendrez en France, vous aussi ?

   - La France, répondit-il, d'un air étonné, la France ?  Mais c'est un pays où on ne peut vivre !

Et il allongea une taloche à un porteur qui trainait le pied.

   - Un pays où il n'y a que des blancs, expliqua-t-il : on n'est pas servi !

Et je conçus qu'il ne comprenait plus, de la France, ni les femmes, ni les hommes, qu'il dédaignait leur humble vie, parce que, sous des cieux nouveaux, il avait goûté la puissance. »

 

Extrait de Louise et Barnavaux de Pierre Mille, Calmann-Lévy, 1912  

 

 

 

 

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« Quand ils furent assurés de leur puissance, leurs savants et leurs explorateurs remontèrent les cours des fleuves, visitèrent les vallées, gravirent les montagnes, et cherchèrent, au fond des forêts sans chemins, les anciennes tribus indépendantes, que nul conquérant n’avait encore soumises, et qui vivaient libres, dans leur pauvreté magnifique. »    

 

Extrait de Le Roi rouge de Albert de Pouvourville, in Indochine, un rêve d’Asie, Omnibus, 1995

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« Non, crois-moi, c’est un pays que l’on ne connaît pas chez nous… et que, longtemps encore, on continuera d’ignorer. Il ne suffit pas, pour le comprendre, de l’avoir parcouru, ni même d’y avoir passé deux ans, trois ans… ou plus. Non… ni toi, ni moi, qui sommes venus ici avec notre âme d’Européens et notre mentalité de conquérants, ni toi, ni moi, ni les autres de notre espèce, ne sommes faits pour comprendre cette race-là !... » 

 

Extrait de Les Dieux rouges de Jean d’Esme, in Indochine, un rêve d’Asie, Omnibus, 1995

 

 

 

 

 

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« Car le bonheur n’est pas fait pour l’homme, du moins dans l’existence qu’aujourd’hui il traverse, et sous les formes où nous le connaissons. Comme la chauve-souris, le bonheur est fugitif et imprévu : il se pose brusquement sur l’homme, qu’il étourdit plutôt qu’il ne le charme, et le quitte du même vol heurté, et sans cause apparente. Comme la chauve-souris, on ne sait s’il est un être ailé ou un animal qui se cache, s’il vient du ciel ou de la terre, et il a une apparence qui stupéfie nos regards. Enfin, comme la chauve-souris qui ne vole qu’aux ténèbres, le bonheur n’effleure l’homme qu’au soir de sa vie ; et au soleil couché de son ardeur, et autour de ses yeux déjà affaiblis, il décrit des courses anguleuses, fantasques et insaississables. »

 

Extrait de Le Cinquième bonheur de Albert de Pouvourville, in Indochine, un rêve d’Asie, Omnibus, 1995

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Soir d'Annam 

 

« C'est un soir orageux et lubrique d'Annam,
Lourd de fièvre, d'encens, de rut et de tamtam.
Le soleil, renversé de son trône farouche,
Agonise en crachant le sang à pleine bouche;
La houle écume, au loin, et se tord de douleur
Sous le sinistre fouet des éclairs de chaleur,
Et la jungle lointaine les grands tigres rôdent
Exsude les poisons fumeux qui la corrodent...
On dirait qu'il a plu du bétel sur la mer
va se déployer l'essor des lourdes jonques;
Voici surgir, là-bas, leurs fantomales conques,
Et c'est un soir d'Annam trouble, ardent, rouge chair.
Les Lucioles font courir des flammes vives
A travers les faisceaux des agaves lamés,

Et les buprestes d'or, pour s'être trop aimés,
Agonisent aux bras tremblants des sensitives.
Mais je n'ai rien trouvé de tout ce qui m'est cher
Dans ces jardins pâmés, ces lueurs ou ces voiles,
Pas même la douceur frêle de nos étoiles,
Et je suis seul, avec mon souvenir amer... » 

Extrait de Ciels d'Asie de Alfred Blanchet, Editions de la Revue des poètes, 1936


 

 

 

 

© 2012 Lettres du Mékong